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27.08.2006
Le vin tourne...
Depuis les premières réflexions que j'ai livré sur ce Blog, il me semble qu'une tendance est confirmée... certains vins ont radicalement changé de statut. La hausse vertigineuse des tarifs lors de la dernière campagne des primeurs à Bordeaux en annonce d'autres... les prix atteints par les plus 'grands' vins du Médoc, des Graves, de Saint-Emilion ou de Pomerol, seront dans un avenir proche suivis par ceux d'autres 'joyaux' de la viticulture française : les grands crus de Bourgogne des domaines les plus prestigieux ou des vignerons les plus talentueux, les immenses cuvées d'Hermitage, Côte-Rôtie, Châteauneuf-du-Pape [achettez tout ce que vous pourrez trouver de grand en 2004 dans cette appellation], les meilleurs Cornas... et après demain les grands vin de Loire, les grands vins du Sud-Ouest, du Languedoc-Roussillon, et les appellations dites 'secondaires'... Cette envolée 'spéculative' des plus grands vins dans les meilleurs millésimes (ce qui reste à prouver et ce qui reste la chance des amateurs) confirme bien à mon sens qu'il existe maintenant un marché des grands vins qui fonctionne tout à la fois comme un marché de produits de 'luxe' et comme un marché de 'valeurs' spéculatives...
Que les grands vins soient des produits de luxe, rien de plus banal, normal, logique... et pourtant !! Le luxe est l'association de deux idées, dont on a retenu que celle du coût (ou du prix), l'autre étant celle du superflu (de ce qui n'est pas indispensables). Le luxe est un mode de vie caractérisé par de grandes dépenses consacrées au superflu. Les grands vins, comme tous les autres produits de luxes, ne le sont qu'à la condition d'être chers (très chers) et superflus... Aussi pour un oenophile un grand vin est tout sauf un produit de luxe et également tout sauf une marchandise. Dans son éditorial 'Le prix du goût', Denis Saverot (RVF N°504 septembre 2006) évoque l'actuelle spéculation autour des vins de Bordeaux et plus largement des grands vins français, il relate l'argumentaire plutôt bienveillant d'un de ses collègue, Olivier Poels, en faveur de ce mouvement spéculatif et qui compare le vin à un autre objet de luxe... Comme bien souvent, comparaison n'est pas raison et tout aussi souvent, plutôt une pensée 'au ras des pâquerettes'... Revenons tout d'abord sur cette idée qui me semble essentielle : un grand vin c'est la fugacité de l'instant, une oeuvre d'art instannée si l'on veut... on n'en jouit et on ne l'apprécie qu'au moment même où on le consomme, de là découle toute l'attention qu'on lui porte et toutes les précautions que l'on prend pour s'assurer que ce moment soit une réussite... un grand vin c'est la rencontre fugace entre un palais et un terroir, un millésime, le travail patient d'un vigneron, le talent d'un vignificateur, la patience de l'élevage et du vieillissement nécessaire avant qu'il n'atteigne son apogée. Non, le vin n'est pas un produit, pas même un produit de luxe, c'est du LUXE où plutôt de l'ART... posséder un grand vin, c'est pour moi (mais cela est sans doute une pensée élitiste) être capable de retenir et d'apprécier toutes les sensations que procure cette rencontre... c'est sans doute une affaire de goût, c'est tout autant une affaire d'attention, un effort, une affaire de connaissances et de patience... Comme l'art, on peut penser que cela n'est qu'élitiste, mais cela fait longtemps que l'on sait que l'art est aussi et surtout une question d'éducation et que l'on peut démocratiser les grands vins, non pas parce l'on en trouvera dans les grandes surfaces à l'occasion des foires aux vins à de bons prix, mais parce qu'à travers des lectures, des clubs de dégustations, le travail des cavistes, des sommeliers, des syndicats viticoles... un nombre de plus en plus importants d'hommes et de femmes feront l'effort nécessaire pour ne pas rater cette rencontre avec un grand vin.
'Bordeauphobe' tout autant par provocation, par choix et de plus en plus par nécessité économique, je tiens à saluer deux grands propriétaires et vignerons du Médoc, deux personnages qui dans la folle spéculation du millésime 2005 ont gardé la 'tête froide' et permettront sans doute aux amateurs d'acquérir pour un tarif très raisonnable deux des plus grands vins de Bordeaux. Il s'agit d'Anthony Barton (Léoville Barton) et de Jean Gautreau (Sociando-Mallet), merci à vous Messieurs, et chapeau bas !! Le tarif de sortie de Sociando-Mallet en 2005 n'était que de 21,40€ [27,10€ prix public 1° offre] soit 23% de plus que le millésime 2004 à comparer à une hausse générale de 95%... et celui de Léoville Barton était de 42€ [52,70€ prix public 1° offre] soit une augmentation de 91% à comparer à une hausse générale des 1ers et 2nd GCC du Médoc de 180%... pour ce dernier il faut savoir que par sa régularité et ses qualités il est bien plus proche des 1ers et à l'égal de Cos d'Estournel ou de Léoville Las Cases... les 1ers et 'super-seconds' ayant pris en moyenne 250%... A ce petit jeu des comparatifs et des millésimes, je ne saurais que trop conseiller aux amateurs de Bordeaux de se pencher à l'occasion des foires au vins sur les plus grandes réussites des millésimes 2001 (s'il en reste) et 2004, tout deux de garde et d'une excellente qualité dont le mérite est sans aucun doute d'avoir été moins médiatisés que les 2000, 2003 et 2005 !

'Ce n'est plus des vins pour nous !', cela fait plusieurs années qu'en évoquant avec Xavier, le marché et la qualité des vins de Bordeaux, il en revient à cette conclusion. Avec l'engouement d'étrangers fortunés pour les vins de Bordeaux, la médiatisation des 'millésimes du siècle' depuis les primeurs du millésime 1982, l'information à la fois plus précise, plus exhausive et plus large sur l'ensemble des meilleurs domaines, l'augmentation quasi exponentielle des tarifs des meilleurs vins, les grands crus ne sont plus à la porté des budgets des amateurs aux revenus 'moyens' et plus que des objets de luxe, ils sont devenu des valeurs 'spéculatives'... Ces vins-là ne sont plus du vin, ils sont d'une autre nature... C'est la conclusion d'un tableau comparatif livré par la RVF (N°504 septembre 2006) sur le prix de sortie des grands Bordeaux en primeur de 2000 à 2005 : 'En tout état de cause, cette année, les vins les plus chers et les plus rares passent un cap et entrent dans une sorte de bulle spéculative, où le vin ne se boit plus mais devient une simple valeur marchande avec un risque comme tant d'autres, qui circulera de main en main...'(Jérôme Baudouin) Une analyse qui me convient parfaitement, qui rejoint celles que j'ai déjà évoquées, de Robert Parker ou d'Anthony Barton, et qui explique certainement la 'colère' d'amateurs et accentue encore plus le paradoxe du marché des vins français et notamment celui des vins de Bordeaux où une partie infime s'exporte à prix d'or, tandis que les prix des vins d'entrée de gamme et de l'appellation générique sont aux plus bas. Sans compter les excédents qui s'accumulent et les mesures préconisées par la commission européenne... Une viticulture et des marchés à plusieurs vitesses. Aussi, dans son article publié dans Les Echos lundi dernier, Bernard Broustet (journaliste économiste au quotidien 'Sud Ouest'), tempère l'annonce d'une hausse de 34% en valeur des exportations de vins de Bordeaux au premier semestre : 'L'ampleur de ce bond, qui n'est sans doute pas sans rapport avec des pics d'exportation de crus très chers vendus en primeurs,ne reflète sans doute pas les réalités du marché.' En volume, cela ne représente que 3%... et ces progressions ne concernent que les appellations les plus prestigieuses. Les viticulteurs bordelais ont envoyé près de 370.000 hectolitres à l'alambic pour ce qui constituera la dernière campagne de ce type, financée par l'Union européenne pour faire face à une crise de surproduction. Afin de remplacer ces mesures coûteuses pour le budget européen (131 millions d'euros en 2005), Mariann Fischer Boel, commissaire européen à l'Agriculture, propose un plan d'arrachage de 400.000 hectares de vignes en Europe... Elle s'en explique dans un entretien à la Revue du Vin de France N°504 septembre 2006...
Les records atteints par les crus les plus prestigieux du vignoble bordelais ne sont pas une bonne nouvelle pour l'économie locale, ils sont le reflet d'un changement de statut de ces vins, devenus des valeurs spéculatives. C'est aussi une 'mauvaise' nouvelle pour les amateurs, nombreux et peu fortunés, des grands vins du Médoc, des Graves, de Saint-Emilion et Pomerol, et un mouvement inquiétant pour les amateurs d'autres grandes régions viticoles française, car il est quasiment certain que ces hausses seront 'contagieuses' à court ou moyen terme... Cela me conforte dans mes choix : grands vins du Rhône et de Bourgogne, les meilleurs Chinon (Alliet, Baudry, Joguet...) et Saumur-Champigny, les grands vins blancs de chenin, chardonnay, petit manseng, marsanne et roussanne, viognier et du sauvignon de Loire... Enfin un avis très personnel : lorsqu'il vous en coûte 500€ en moyenne, et si vous avez de la chance, pour acquérir un des 1ers grands crus classé de Bordeaux du millésime 2005, je considère qu'un Hermitage 'La Chapelle' 2003 de Jaboulet à 55€, un Châtauneuf-du-Pape 'vieilles Vignes' 2003 du domaine de la Janasse à 45€, un Ruchotte-Chambertin 2002 de Mugneret Gibourg à 80€ ou encore un Clos-de-Vougeot 2002 de Méo-Camuzet à 120€ sont des 'affaires'... mais j'ai bien peur que cela ne dure pas !!
Addenda : j'ai relevé les prix de sortie primeurs d'une douzaine de grands vins de Bordeaux (Ausone, Haut-Brion, Cheval Blanc, Lafite, Latour, Margaux, Mouton...) et je me suis 'amusé' à comparer le chiffre d'affaire estimé de cette campagne des primeurs 2005 pour ces douze domaines avec celui d'autres entreprises. J'arrive au chiffre tout à fait 'respectable' de 336,38 millions d'euros.... Cela représente 2 fois le chiffre d'affaire d'une entreprise girondine comme les fonderies Le Bélier (spécialisée dans la fonte et l'usinage de pièces en alluminium) ou encore la moitié du CA du groupe Gascogne (filière bois, un des leaders européen des emballages), un chiffre comparable au CA d'entreprises françaises comme Smoby (les jouets) ou le Groupe Flo (restauration)... Je ne suis pas certain que ce chiffre signifie quelque chose de positif pour l'économie girondine, notamment en terme d'emplois (avec un tel CA ces douze domaines devraient employer entre 1800 et 2200 personnes à temps pleins ou équivalent temps pleins)... en revanche je suis prêt à parier que les tarifs des grands vins s'effondreront un jour ou l'autre ou que les bouteilles finiront dans les musées...
19:50 Publié dans Sur le vin | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sur le Vin, primeurs 2005, spéculation, grands vins de Bordeaux, le prix du goût
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Commentaires
Bonsoir,
Excellente intervention sur votre blog, car, au vu des tarifs pratiqués, on ne peut qu'être outré.
Certes, les vins de ce millésime sont pour nombre de grands crus classés sublimes, alliant opulence, concentration, à fraicheur, et équilibre.
Néanmoins, quand on voit qu'un Palmer est proposé à 275 Euros HT, un Ausone à 1 000 euros, et...bon ne parlons pas de Pétrus à 2 500, on est en droit de se poser nombre de questions.
En effet, l'écart est si immense entre les grands crus classés et les autres récoltants, qui n'arrivent même pas à écouler leur sur-stock.
Et oui, les grands vins des régions autres suivront un jour ou l'autre la tendance...
Où allons-nous ?
On avait beau critiquer les prix vertigineux du Screaming Eagle californien, voilà 6 ans...!!
On y vient nous aussi...
Emmanuel
Ecrit par : Emmanuel | 27.08.2006
Merci pour votre commentaire.
Votre profession deviendra de plus en plus précieuse pour éclairer les consommateurs...
Evoquer Screaming Eagle conforte à mon sens un peu plus cette idée que les plus grands vins de Bordeaux sont devenus autre chose... des objets rares !!
Cordialement
Gorgias
Ecrit par : Gorgias | 28.08.2006








