28/02/2006

Chabalier, Kopp & Co... (I)

"Mais le vin, comme la liberté, n'est salutaire que pris avec mesure." Sénèque

En décembre dernier, le Revue du Vin de France revenait sur les dernières avancées de la posture schizophrène de l'Etat en matière de vin : entre promotion et dénigrement. Dans l'éditorial du N°497, Denis Saverot saluait la création d'un "Conseil de modération et de prévention" où siègeront désormais des vignerons et des amateurs afin de s'entendre avec les "tenants" de la lutte contre l'alcoolisme (qui est à mon avis un véritable fléau et un problème de santé publique) pour mener des "campagnes de communication publique ralatives à la consommation de boissons alcoolisées". En toile de fond de la création de ce "Conseil", plusieurs constats alarmants, et qui ne sont sans doute pas étrangers à l'absence de politique claire dans l'articulation de la prévention de l'alcoolisme à la promotion de la filière vini-viticole (la posture schizophrène).


En ligne de mire la fameuse Loi Evin, unanimement critiquée, tant par les professionnels de la filière "alcool" que par les associations de lutte contre l'alcoolisme. Pour les uns, elle ne permet pas de faire des campagnes de promotion "intelligentes" (pour les vignerons axées sur l'idée que le vin est un produits "culturel"), tandis que pour les autres, elle est inadaptée à une lutte efficace contre l'alcoolisme (l'alcool doit être considéré comme une drogue à part entière : il ne suffit plus de consommer avec modération, il ne faut plus consommer du tout !). A voir ces prises de positions, qui me semblent bien être irréconciliables, je me demande si ce "Conseil de modération et de prévention" sera un outil efficace, et s'il ne s'agit pas tout simplement de "ménager la chèvre et le choux" sans avoir à remettre en cause la Loi Evin...??? Parce qu'il y a deux "crises" qui se font face : celle du vignoble français et de la filière vini-viticole (perte de marchés à l'export, baisse substentielle de la consommation dans l'hexagone...) et celle du fléau de l'alcoolisme (en dépit de la Loi Evin et de l'effort très important consenti par l'Etat, il n'y a pas de nette régression de l'alcoolisme et il augmente même chez les jeunes !!) ; en conséquence, il y a un durcissement des positions : promouvoir les vins français et réformer la Loi Evin d'un côté ; considérer que l'alcool est une drogue "licite" et réclamer son interdiction (détruire la filière "alcool" et la remplacer par une autre activité) de l'autre. Pour les professionnels du vin, ce sont l'Espagne et l'Italie (autres grands pays producteurs de vins fins) qui servent de modèle pour une promotion efficace du vin, tandis que pour les "tenants" de la lutte contre l'alcoolisme, ce sont les politiques de pays "prohibitionistes" qui servent d'exemple, en attendant que la possibilité d'une "reconversion" de la filière soit largement envisagée et acceptée.

 

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Cette idée d'une suppression de la filière vini-viticole est tout à fait sérieuse, on la doit à un professeur d'économie au Panthéon-Sorbonne (Paris I), Pierre Kopp, très engagé dans la lutte anti-alcoolique et membre du collège scientifique de l'OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies). Il a rédigé avec un autre universitaire, Philippe Fenoglio (Nancy II), deux rapports permettant d'envisager de façon rationnelle, a-morale et définitive l'impact des filières des drogues "licites" (alcool & tabac) et illicites sur la société française... Un premier rapport (septembre 2000) évaluait leur coût social, tandis qu'un second (juin 2004) mettait en balance les coûts et bénéfices économiques des drogues. "Le résutat est clair, toutes les drogues coûtent plus cher à la collectivité qu'elles ne rapportent." (2° Rapport, p.7) Le professeur Kopp qui rejette "les calculs sans fondement méthodologiques sérieux" s'explique à plusieurs reprises sur les fondements (et la méthode) de ses calculs, les seuls qui soient évidemment sérieux. Ce sont ces explications qui ont tout d'abord retenu mon attention et surtout parce qu'elles n'en sont pas !! Elles relèvent plus de l'argument d'autorité et de la malhonnêteté intellectuelle, voire de la méconnaissance des réalités économiques que du sérieux, de l'objectivité et de la pédagogie que l'on serait en droit d'attendre d'un universitaire titulaire d'un chaire d'économie dans cette "institution" qu'est la Sorbonne !! Qui plus est, ce sont les prémisses de son "travail" qui ne sont pas discutées. Tout au moins le fait que l'alcoolisme soit à considérer comme un problème de comportement individuel, ce qui n'empêche pas le moins du monde qu'il soit également un problème de santé publique et un problème pour la société. Analyser l'alcoolisme comme une "polution" induite par l'existence de la filière vini-viticole (théorie des externalités - j'y reviendrai...), c'est aller très vite en besogne !! Parce que le raisonnement sous-jascent à un telle conclusion n'est rien moins que liberticide et relève d'une conception de l'humain qui fleurte avec la pensée totalitaire... Je développerai ces points dans une seconde partie de cette note. Enfin, si j'ai assez de temps libre et la possibilité de recueillir des informations sûres, je reprendrai les chiffres de ces rapports et appliquerai ma modeste méthode de calcul, qui sera sans doute pour le professeur Kopp aussi sérieuse qu'une discussion "avinée" au coin du zinc !!

 

 

Des chiffres alarmants : 45.000 décès par an, plus d'un Français sur dix est atteint,  première cause de décès chez les jeunes Européens... qui tendent à montrer que la lutte contre le principal fléau de notre société n'a pas encore été assez efficace. Mais, depuis le mois d'octobre, et pour faire suite à un rapport remis au ministre de la santé, Xavier Bertrand, par Hervé Chabalier (un des sept co-signataires) sur l’alcoolisme, la France a mis en place un "Conseil de la modération et de la prévention du vin", chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux de la filière vini-viticole.

Le "rapport d'Hervé Chabalier" propose un certain nombre de recommandations pour une lutte efficace contre l'alcoolisme... Un ouvrage est paru en librairie le 28 novembre dernier : "Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple", rapport de la mission Hervé Chabalier sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme (éditions Robert Laffont, 2005). Pour simplifier l'argumentaire de cet homme courageux, il conviendrait pour s'assurer de l'abstinence des alcooliques repentis, de proscrire l'alcool... J'en conviens, je carricature, mais à peine !! A suivre ses arguments, on se rend compte que la pression sociale et politique (lobbyiste) entretien de façon cynique et intéréssée le fléau de l'alcoolisme : "il y a dans la société française une ségrégation des consommateurs d'alcool à l'égard des abstinents" (op. cit. p.46 sq) ; "Le lobby exercé par les alcooliers et viticulteurs français est très puissant. Certains de leurs représentants sont même députés." (déclaration dans Le Parisien 24/11/05)... Le même discours est tenu à propos du SAF (Syndrome d'Alcoolisation Foetale) sur le site du Groupement Régional d'Alcoologie et d'Addictologie de la Région Nord/Pas-de-Calais : "En ce qui concerne les conduites d’alcoolisation, la population française, les acteurs médico-sociaux, administratifs et politiques ont développé une formidable ambivalence : s’alcooliser fait à la fois partie de notre culture et est présenté comme un art de vie spécifiquement français. Promouvoir la consommation des boissons alcoolisées est identifié à des enjeux agricoles industriels et économiques importants, ceci n’empêche pas d’affirmer fortement que les conduites d’alcoolisation sont susceptibles d’entraîner des dommages importants pour la santé individuelle et collective mais aussi pour l’économie. Les politiques de santé, économiques et culturelles se ressentent fortement de cette ambivalence et manquent de consistance. Les aléas de la loi Evin en ce qui concerne l’alcool en témoignent excellemment."*(1) Si l'on suit le raisonnement, tant d'Hervé Chabalier que d'autres prohibitionistes,  le problème de santé publique qu'est l'alcoolisme durera tant que l'on pourra consommer de l'alcool !! Un raisonnement puissant et implacable !! Une belle lapalissade !!  Il est vrai qu'en tant qu'alcoolique non encore repenti, au sens où je n'ai pas encore franchi ce cap important de la "reddition" (selon la terminologie de Bill W., l'un des fondateurs des Alcooliques Anonymes), je ne me suis pas encore accepté comme personnalité alcoolique et je dois être encore, tout autant rongé par la tentation de la dive bouteille, que perverti par le politiquement correct de la société française - pays de tradition vini-viticole - et polué par les arguements du lobby des "alcooliers" et "viticulteurs"...

 

 

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C'est pourquoi je serai féroce avec ce rapport, au moins tout autant que Patrick Besson, qui a publié dans la chronique hebdomadaire qu'il livre au Point (N°1734, 8 décembre 2005) un texte qui revient sur ce rapport intitulé "Sot d'eau" !! Vous pouvez trouver l'intégralité du texte, reproduit sur un blog de vigneron... et conforme à l'original (j'ai vérifié).

Ce qui est saillant dans les raisonnements, tant du rapport d'Hervé Chabalier que dans d'autres parutions (y compris scientifiques) de prohibitioniste, c'est cette tentative de faire reposer l'entière responsabilité de l'alcoolisme sur la société, et surtout sur la notre, parce qu'elle serait profondément marquée par la culture (dans les deux sens du terme) du vin... Mais ce que met en évidence Patrick Besson est d'un tout autre ordre : "S'il a eu la faiblesse de se laisser ligoter par l'alcool au point d'être aujourd'hui condamné à la sobriété pour le restant de ses jours, il n'y a aucune raison pour que nous, nous devions matin, midi et soir baigner notre bouche heureuse, notre langue délicate et notre palais sensible dans l'eau et uniquement dans l'eau." Il s'agit d'une problématique toute différente de celle à laquelle on voudrait réduire le problème de l'alcoolisme : l'existence de l'alcool et de boissons alcoolisées. Dans la chronique de Patrick Besson il s'agit bien plus d'une perte de contrôle, de liberté... l'alcoolique est devenu l'esclave de la boisson et tout buveur n'est pas un alcoolique !!  Ce qui semble une évidence (les propos de Patrick Besson) n'est pas partagée par Hervé Chabalier, qui comme d'autres prohibitionistes, dénonce l'ambiguité de la société (elle "valorise" la consommation d'alcool mais elle proscrit son abus) et considère l'alcool comme une drogue tout en sous-entendant que la conjugaison des deux entraîne immanquablement la "dépendance"... Aussi, la société n'a jamais reconnu l'alcool comme une drogue et s'en est même plutôt bien accommodée en abrutissant les masses et les conscrits !! Pour ne pas avoir à subir la "contrainte" sociale et celle des lobbies du vin ou de l'alcool, il n'y a qu'une seule issue possible : déclarer l'alcool dangereux, restreindre sa consommation, voire mieux : en interdire la production... Les chiffres éloquants des rapports de l'OMS et de l'INSERM [voir les documents plus bas] sont certes difficilement contestables, ce sont en revanche leur traitement et les commentaires qui le sont... A mon avis (et ce n'est que le mien), parce qu'il s'agit avant toute chose d'un problème de comportement et de maîtrise de soi, définir et mesurer l'alcoolisme comporte deux écueils : le premier consiste à n'en donner qu'une analyse scientifique (médicale, sociologique...) et impersonnelle, ce qui contribue à masquer l'enjeu véritable de l'alcoolisme en se concentrant sur une molécule... Le second est de dénoncer avec le seul résultat de cette "analyse" clinique, l'ambivalence de la société (permissive/restricive), en tenant pour aquis que l'alcool est bien une drogue "dure". En fait, ces deux écueils n'en font qu'un, où plutôt il trouvent leur source dans le refus d'une analyse,  pourtant classique,  de la maîtrise de soi face aux plaisirs... Le message que proposent les prohibitionistes tend à ôter toute responsabilité à ceux qui abusent de l'alcool pour ne retenir que celle de la société et du "puissant" lobby vini-viticole, reproduisant un discours déjà rodé à propos de l'industrie du tabac... Bien que le texte de Patrick Besson soit sur ton très ironique, il contient une vérité essentielle et profondement humaniste : le problème que pose l'alcoolisme n'est pas lié à l'alcool, il est lié à l'usage que nous faisons de notre liberté. Cela est d'une importance capitale, car les reproches que les prohibitionistes font à l'alcool valent pour n'importe quelle autre substance, n'importe quel "produit"... Bien sûr, la consommation excessive d'alcool est une conduite à risque et les boissons alcoolisées ne sont pas des produits "ordinaires", c'est pour cela que la société qui "valorise" le vin et parfois l'ivresse, délivre également les codes de conduite pour maîtriser son comportement face à l'alcool. Liberté et maîtrise de soi sont liées. J'ai comme l'impression que le jugement moral à glissé et qu'il se confond avec l'analyse scientifique, qu'il y a une surrenchère sur la nocivité de la molécule (et une équivalence entre toutes les boissons alcoolisées) et à l'inverse, un minoration de la responsabilité des alcoolique pour finalement ne retenir que celle de la société. Le problème n'est pas tant de savoir si toutes ces substances sont potentiellement dangereuses, et à partir de quels seuils, mais de déterminer quels sont les comportements à proscrire... Le problème de l'alcoolisme me fait surtout penser à la problématique (très ancienne) de  la modération ! Beaucoup de choses ont été dites sur les "vertus" de l'ivresse et il me semble assez préoccupant que l'on ne se penche pas assez sur d'autres "pressions" sociales que celles de la filière vini-viticole  pour lancer des analyses psycho-sociales plus pertinentes et plus fécondes que ce poncif selon lequel tous nos maux seraient le fait de l'existence de vignobles et de vignerons...!!!

 

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Si j'insiste pour critiquer ces analyses, c'est parce que je considère que le recueil de données sur la molécule alcool et les études "sociologiques" et "comportemenatales" sur l'alcoolisme font preuve d'un dédain pour des analyses classique de l'incontinence et du déréglement (autrement dit des passions) qui n'a d'égal que le préjugé avec lequel elles écartent ces analyses. L'alcoolisme bien avant d'être un problème médical est un soucis d'ordre moral et/ou éthique et l'on trouverait sans doute plus pour y faire face dans les oeuvres des philosophes antiques que dans les rapports de l'INSERM ou de l'OMS... Fixer des limites quantitatives à la consommation d'alcool journalière est sans doute une indication précieuse, mais qui n'apporte rien pour se forger (et le mot n'est pas trop fort) une discipline, une conduite face aux boissons alcoolisées. Préconiser l'interdiction de l'alcool ou vouloir en confier sa production et sa distribution à un monopôle d'Etat (seul garant de la santé et du salut public), c'est reconnaître un échec et faire preuve d'un hypocrisie plus grande que cette ambivalence que l'on critique dans notre société qui valorise le vin, "ritualise" sa consommation et condamne les abus. J'irai volontier plus loin : il y a une petite musique qui accompagne ce préjugé (l'alcoolisme c'est la faute à la société, à l'alcool et aux lobbies vini-viticoles) et dont les notes ne me semblent pas si humanistes... En gros, le raisonnement des prohibitionistes serait le suivant : il n'est pas possible d'empêcher l'alcoolisme / toutes les personnes ne peuvent avoir une conduite modérée face à l'alcool = il faut interdire l'alcool ; ce qui se traduit dans le cadre de la problèmatique de la liberté et de la maîtrise de soi par : il existe des personnes qui n'ont pas su maîtriser leur consommation d'alcool et y on perdu l'usage d'une partie de leur liberté / à un très grand nombre de personnes qui conservent une partie de leur liberté grâce à leur maîtrise d'elle-même = il faut priver tout le monde d'une partie de sa liberté !! Combattre l'alcoolisme, ce n'est pas s'attaquer à une molécule pour l'éradiquer, c'est s'attacher à comprendre un abus qui n'est rien d'autre qu'un usage déréglé de la liberté, et à trouver les moyens pertinents pour valoriser la tempérance et la modération. Tant qu'il n'y aura pas de consensus sur ce point entre les ligues anti-alcooliques et les représentants de la filière vini-viticole, un "Conseil de la modération et de la prévention" ne servira à rien et ne sera pas plus efficace que la Loi Evin...

 

 

medium_plato_symposium_papyrus.jpgL'ambivalence de la société, comment la comprendre ? D'un côté la société "occidentale" (judéo-chrétienne et gréco-romaine) associe le vin et la culture, valorise sa consommation, en fait dans certains cas un "art de vivre", un plaisir des sens, voire esthétique, ne condamne pas unanimement l'ivresse et l'a même divinisée... d'un autre côté la dépendance alcoolique est dénoncée comme une perte de liberté, l'ivresse assimilée à un abêtissement , une perte de contrôle de soi et de sa raison, une conduite malsaine. Cette ambivalence se retrouve dans les textes d'un auteur "classique" qui a pour le moins marqué notre civilisation : Platon. Cette ambiguité est au coeur de son dialogue "Le banquet" où Socrate, en dépit des quantités de vin qu'il boit, conserve la maîtrise de soi et poursuit son discours sur la poésie... De même, dans "Les lois", Platon mène une réflexion sur l'articulation des plaisirs et de la raison, qu'il illustre en proposant une initiation contrôlée à l'ivresse... ceci afin que les jeunes gens (les futurs citoyens) prennent toute la mesure de l'importance de la maîtrise de soi. On peut douter de la résistance de Socrate face à l'alcool, comme on peut penser que faire boire (même avec modération) des jeunes gens ne soit pas la meilleure solution pour leur apprendre à maîtriser leur comptement face à l'alcool... Il ya toutefois dans cette mise en avant de la maîtrise de soi une approche qui me semble bien plus rationnelle et humaniste que celle des prohibitioniste. Et cette ambivalence de la société n'est que le reflet de celle, plus fondamentale, de l'homme. Dans la philosophie grecque ou latine, l'usage de la liberté est enchassé dans une problématique plus large qui est celle de la recherche du bonheur. Leurs analyses s'occupent de déterminer quels sont les besoins que l'on doit satisfaire et les plaisirs que l'on peut rechercher, tout comme les comportements que l'on doit éviter (les passions = ce qui fait souffrir). Cette étude des comportements (au moins aussi complexe que celle de nos modernes psychologues) est pour les philosophes antiques d'une importance capitale en ce qu'elle doit nous apprendre à discrimer le bon du mauvais, à rechercher la tempérence et la "juste mesure" qui sont les étalons pour la conduite de notre vie. Cela est aussi important, parce que ce sont les besoins et les plaisirs, qui en raison de notre "liberté", sont sources d'ambiguité. Il existe ainsi, sous la catégorie des besoins non naturels et qui pourtant procurent du plaisirs, nombre de substances et de conduites qui sont tantôt sources de plaisirs et tantôt sources de souffrances. Et les boissons alcoolisées en sont un bel exemple ! Il faut dans l'usage de ces substances et de ces comportements éviter les excès = cultiver la modération. "L'homme qui dépasse ces limites [fixées par la nature ou les normes sociales] aime les plaisirs de ce genre plus qu'ils ne le méritent ; mais l'homme modéré n'est rien de tel, il se comporte envers les plaisirs comme la droite règle le demande." (Aristote, "Ethique à Nicomaque", III, 14) Nous ne possédons pas spontanément, voire "naturellement", ces étalons pour mesurer notre conduite ; aussi, notre "liberté" pour les penseurs antiques est une sorte de "cadeaux empoisonné", en l'absence de toute éducation, et d'expérience de la volonté (qui est l'aspect positif de cette "liberté" = maîtrise de soi) nous sommes démunis face aux plaisirs qui deviennent bien vite des passions et nous rendent esclaves... Et c'est bien cette ambiguité fondatrice (parce qu'elle fait la spécifité de l'expérience humaine) que l'on retrouve dans la société qui est (pour paraphraser Platon) comme un mirroir grossissant de ce qui se passe chez l'homme.

 

 

*(1) J'ai repris cette longue citation pour bien illustrer les préjugés au sujet des boissons alcoolisées (et plus spécifiquement du vin), des comportements de consommation, des pressions sociales et de la "puissance" du lobby vini-viticole qui sont à l'oeuvre dans les milieux prohibitionistes et anti-alcool. Revenir sur l'ambiguité dénoncée dans ces lignes = interdire toute consommation d'alcool. Le fait de rejeter sur la société et les pouvoirs publics la responsabilité de l'alcoolisme démontre à mon sens une véritable méprise sur les enjeux, et une méconnaissance des problématiques classiques de la dépendance. Pour aider à concevoir la perte de liberté/d'autonomie liée aux abus et aux conduites excessives, rien ne vaut à mon avis que la (re)-lecture des philosophes antiques ; également pour comprendre ce que signifient les termes tempérence et modération = activité de la volonté et de la raison sur soi, des efforts réitérés... car la possession de soi est sans cesse remise en cause !!

Lorsque l'on vous annonce que la consommation d'alcool en France est encore très importante et que les chiffres restent alarmants encore faut-il savoir de quoi l'on parle et comment on présente les choses. J'ai réalisé un petit calcul à partir des chiffres de la consommation d'alcool en France en 1996 (en litre d'alcool pur / habitant, et par an) et du seuil au-delà duquel la consommation d'alcool entraîne des risques sérieux de pathologies graves et d'addictologie, généralement situé à 30 g d'alcool pur par jour (soit 1 litre d'une boisson alcoolisée à 3% ou 3°). Cela m'a permis de déterminer le chiffre de la consommation "anormale" d'alcool en France et le ratio de la proportion "estimée" d'alcooliques en France. 30 g X 365 = 10.950 g/an = 10,95 l/an... otés des 11,1 l/an (1996) = 0,15 l/an soit 13,7 % de plus, soit [et je sais que ce raisonnement doit être fallacieux !!] 13,7% de la population française qui présenterait un risque d'alcoolisme... Un chiffre qui est cohérent avec celui donné par plusieurs rapports et qui est de l'ordre de < 15%...  cela fait 85% de français qui ne boivent pas, ou très peu ou modérément... mais mon ratio est faux à coup sûr !!

 

 

Dossiers, rapports, documents :

> "Alcoolisme : le parler vrai, le parler simple", Hervé Chapelier, rapport de la mission sur la prévention et la lutte contre l'alcoolisme, édition Robert Laffont, novembre 2005.

> Le Point, N°1734, 8 décembre 2005, la chronique de Patrick Besson, p. 137.

> La Revue du Vin de France, N°485, octobre 2004, dossier : "Ces associations qui attaquent le vin français", p. 22.

> Deux études de l'INSERM sur l'alcool et la santé : 1°/ "Alcool : effets sur la santé" (2001) et 2°/ "Alcool Domages sociaux : abus et dépendance" (2003).

> Sur le site de l'INSERM, les actes d'un séminaire du 31 mai 2005 : "Toxicomanie : l'alcoolo-dépendance" ; présentation des  contributions et liens vers des vidéos des interventions...

> Actes du Colloque "Vin, santé et alimentation", organisé par le Sénat le 6 novembre 2002.

> Une publication de l'OMS sous la direction de Griffith Edwards : "Alcool et intérêt général" (1998).

> "Le coût social des drogues licites (alcool et tabac) et illicites en France", Pierre Kopp & Philippe Fenoglio (septembre 2000).

> "Coût et les bénéfices économiques des drogues", Pierre Kopp & Philippe Fenoglio (juin 2004).

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